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France : Proctérisme politique

Philippe Gouillou - 2 décembre 2003

Petit aide-mémoire du marketing politique actuel en France à l'attention de ceux qui ont du mal à s'y retrouver, et notamment ceux qui croient la propagande officielle et donc confondent les libertariens avec les fascistes.


Les principes du système français

Le système politique français est un système éprouvé, qui a fait ses preuves. Hélas, le monde change tellement qu'il a fini par avoir un impact sur les rapports de force internes. Profondément inquiets, les politiciens doivent s'adapter s'ils veulent garder le pouvoir. La situation actuelle en France est la conséquence de ces tentatives.

Le système français est basé sur les principes suivants :

  • La démocratie :

    Tout d'abord la France est une démocratie. Cela signifie précisément que les hommes et femmes au pouvoir ne doivent leur place qu'au vote de la population. Or, comme l'apprend n'importe quel étudiant de première année en marketing, le vote est une forme d'achat, c'est-à-dire qu'il dépend plus de l'image que se fait l'électeur du produit que des qualités intrinsèques de ce dernier.

    Cela entraine plusieurs conséquences :

    • L'étiquette politique d'un élu ne correspond pas nécessairement à ses opinions : le choix de l'adhésion à un parti par un jeune politicien ne se fait pas sur des convictions, mais sur les chances qu'il présente d'offrir un poste de pouvoir. Il vaut parfois mieux choisir de s'inscrire dans un parti d'opposition mal en point que dans un parti au pouvoir en pleine forme : il est beaucoup plus facile d'atteindre les sommets du premier que du second, ce qui permettra d'être ministrable en cas d'alternance politique.

    • En conséquence, l'appartenance à un parti ou un autre n'engage en rien sur les politiques qui seront mises en place. Exemple en cours : le Premier Ministre actuel, élu Droite Libérale, c'est-à-dire plutôt libertarien, met en place une politique étatique de gauche. Le lui reprocher serait "n'avoir rien compris à la politique" (sic)

    • Et bien sûr le seul moyen d'être élu est d'être meilleur en publicité (propagande) que son voisin et concurrent.

  • Les fonctionnaires :

    Contrairement au système en place aux USA, le système français ne prévoit pas le remplacement de nombreux fonctionnaires lors des changements de majorité. L'équipe modifiée par l'arrivée d'un nouveau Premier Ministre est très restreinte : les membres du Gouvernement plus les Directeurs de Cabinet et quelques éminences grises. Les cadres des Ministères ne changent pas : ils sont nommés à l'ancienneté.

    L'idée fondamentale est que les fonctionnaires sont neutres et qu'ils doivent appliquer les consignes du Gouvernement. Dans la réalité c'est évidemment très différent : en fait, les dossiers sont préparés par les fonctionnaires, et signés par le Ministre en poste, sans qu'un changement de ce dernier ait une grande influence sur la création des dossiers. Il est d'ailleurs célèbre que les haut-fonctionnaires attendent souvent l'arrivée d'un nouveau Ministre (après des élections) pour lui présenter les dossiers à signer : comme il n'aura pas le temps de les étudier, il les évacuera en les validant très vite.

    Les fonctionnaires ont une force de frappe que personne d'autre dans le pays n'a : celui de mettre tout dossier dans un tiroir. Un exemple réel : un dossier signé par un Ministre d'Etat a mis 11 mois et demi à être envoyé à son destinataire.

    La conséquence de tout cela est qu'il ne sert à rien d'arriver au pouvoir avec des idées neuves : les fonctionnaires anciens sauront les étouffer, ce qui serait désastreux pour une réélection.

  • Le fisc :

    Le fisc est l'essence de l'état en France. La Révolution Française (1789) s'était déclenchée sur des problèmes de fisc, et plus de 200 ans après le fisc ne respecte toujours pas ni la Constitution, ni les règles élémentaires des droits de l'homme (notamment la charge de la preuve). Il y a une raison à cela.

    Le fisc, c'est ce qui permet d'engranger de l'argent, qui pourra être redistribué, et c'est la forme de cette redistribution (qui n'a pas besoin d'être occulte, bien au contraire) qui décidera de la réélection.

Résumons :

  1. Etre au pouvoir est l'objectif premier de tout politicien (sans cela, il ne pourra mettre en place aucune action).

  2. Pour être au pouvoir dans une démocratie il faut avoir été élu par des gens qui ne comprennent rien à la politique, et il faut donc utiliser la propagande, laquelle, pour être efficace, doit être fondée sur un marketing puissant.

  3. Une fois au pouvoir, il faut essayer d'éviter d'être renversé par l'opposition. Le moyen essentiel pour cela est de distribuer de manière intelligente (i.e. : aux bonnes personnes) l'argent collecté par le fisc. Par exemple, comme les fonctionnaires sont payés par les impôts, et que ce sont les fonctionnaires qui contrôlent les Ministres, ces derniers ne devront surtout pas essayer de baisser le budget des fonctionnaires, mais au contraire l'augmenter.

  4. De toute façon, aucun changement politique d'envergure n'est envisageable face à une telle armée de fonctionnaires.

  5. Le problème actuel rencontré par les politiciens est que la mondialisation est en train de modifier les rapports de force au sein du monde politique, remettant en question les calculs d'accession au pouvoir.

Les principes des électeurs français

Comme nous l'avons noté, un système démocratique présente très vite l'inconvénient de faire dépendre sa position de pouvoir au bon vouloir de tout un tas de gens qui ne comprennent rien à la politique. Il faut donc manipuler ces gens, afin qu'ils votent du bon coté, c'est-à-dire le sien. Pour cela, il faut utiliser les outils qui marchent, et donc retourner aux préceptes Proctériens [1] de la publicité.

De même qu'une ménagère s'implique dans son achat de lessive [2], un électeur ne votera pas pour des idées, mais pour afficher aux autres sa vision de sa place dans le monde. Chacun joue dans sa cour : l'électeur par son choix se positionne dans son entourage et augmente, ou restreint, ses chances dans la compétition sexuelle locale. Une personne plutôt pragmatique, qui a surtout envie que l'état ne soit pas une charge votera plutôt à droite et le fera savoir, à l'opposé d'une personne qui insiste à apparaître comme ouverte et généreuse, qui elle ne pourra que voter à gauche et l'afficher, quelle que soit son attitude par ailleurs. Et, de même qu'il n'y a pas que deux marques de lessive, il n'y a pas que deux partis politiques, un de droite et un de gauche. Bien sûr, de nombreux autres éléments rentrent en ligne de compte, dont certains peuvent paraître plus concrets, comme le fait que quelqu'un qui n'a aucune ambition mais veut vivre tranquillement dans son coin a tout intérêt à ce que la gauche soit au pouvoir, et à se trouver une place au sein du Comité d'Entreprise d'EDF [3].

Les principes de la segmentation politique en France

Jusqu'à très récemment, l'essentiel de l'offre politique en France pouvait se représenter sur une seule dimension : une droite (sens mathématique) allant de la gauche à la droite (sens politique). Nous avions aux extrémités des partis désirant la révolution (Parti Communiste et affiliés à gauche, Front National à droite), et d'autres plus ou moins centristes (de gauche à droite : Parti Socialiste, UDF, RPR). Cette unique dimension ne représentait bien sûr pas l'ensemble des politiques possibles, non plus qu'elle ne correspondait à la segmentation utilisée par les politiciens eux-mêmes (essayez de positionner François Mitterrand sur cette droite !). Mais elle était le moyen de communiquer avec le peuple. Et, de fait, des valeurs étaient associées à chaque point de cette ligne, comme par exemple que la droite serait plus liberté et la gauche plus égalité (la fraternité n'étant pas de mise en positionnement politique).

La base du Proctérisme [1] est d'abord de segmenter la population. Il s'agit de trouver un ou des critères qui vont permettre de classifier les gens, et de savoir comment communiquer à telle ou telle classe. Une fois la segmentation effectuée, le chef marketing devra se définir une cible, et apprendre à lui commmuniquer, et même un coeur de cible pour être encore plus précis, donc plus efficace. Imposer cette classification, cette représentation du monde, est un acte de pouvoir extraordinaire. Une fois que les gens croient qu'ils appartiennent à tel groupe ou à tel autre, tous les programmes biologiques profonds du type Us/Them se mettront en action, et chacun essaiera de lui-même de correspondre aux règles de la classification : l'acheteuse d'Arielessaiera de ressembler à la publicité. On comprend donc que l'essentiel du budget marketing des sociétés soit de découvrir quelles sont les segmentations qui sont pertinentes, c'est-à-dire qui sont assez proches de la réalité pour pouvoir être assez facilement imposées.

La distinction droite-gauche était une de ces classifications, et sa force était d'obliger chacun à s'y positionner précisémment. De nombreux hommes politiques ont bien sûr essayé d'imposer d'autres classifications, mais aucun n'y a vraiment réussi. On peut citer JM Le Pen (Front National : FN), qui essayait de mettre tous les politiciens "dans le même sac", et de se présenter comme la seule alternative [4].

Ce qui fait la force d'un système binaire comme droite-gauche est qu'il fonctionne à des niveaux très profonds de la psychologie humaine : la classification binaire se retrouve partout, que ce soit dans le sexe, le genre, la distinction jour/nuit, etc. Dans les années 1950, une équipe de psychologues américains s'était profondément intéressés à ce système binaire : leMental Research Institute (MRI, aussi connu sous le nom de Ecole de Palo Alto ou Collège invisible) dont le chercheur le plus célèbre était Paul Watzlawick [5]. Les chercheurs du MRI avaient remarqué que si une alternative s'inscrit toujours dans une autre alternative, imposer un niveau d'analyse est un moyen de pouvoir essentiel. Entre autres exemples, ils citaient le slogan Nazi "L'ordre National Socialiste ou le chaos bolchévique", sur lequel quelqu'un avait rajouté : "Des patates ou des pommes de terre". Comme ils le remarquaient, l'ajout de cette moquerie permet de mettre en évidence que le Nazisme et le Communisme ne sont en fait que deux totalitarismes qui se situent à un niveau équivalent, alors qu'il existe d'autres choix. Bien sûr, la politique interne tant chez les Nazis que chez les Communistes était d'interdire l'idée qu'une autre alternative, de niveau supérieur, existait : chacun se servait de la peur de l'autre système pour s'imposer, dans un jeu de deux qui est une preuve supplémentaire de leur correspondance.

Le positionnement du FN était donc d'essayer d'imposer une alternative supérieure à celle droite-gauche. Face à cela, le jeu de la gauche était d'à la fois les soutenir dans cette tentative (en imposant l'idée d'une nouvelle alternative qui serait démocratie-fascisme, diabolisable), et de la nier (pour pouvoir y associer la droite, et faire perdre des voix à celle-ci, en pariant sur la mode de l'authenticité et des valeurs). Jeu subtil mais trop intelligent et donc dangereux, comme ils l'ont appris à leurs dépends le 21 avril 2002. Cet échec les a forcé à revenir vers un positionnement plus clair, c'est-à-dire à accepter la nouvelle alternative proposée par le FN et appeler à voter pour J. Chirac (depuis, la gauche ré-essaie le double-jeu, sans doute avec les mêmes conséquences prévisibles : diabolisez un sujet, et seuls les diables s'en occuperont).

D'un certain point de vue, on peut donc considérer que la tentative du FN d'imposer une nouvelle alternative a réussie. Cependant, elle présente une caractéristique qui lui interdit (selon moi) tout avenir : elle est franco-française, alors que la mondialisation est à nos portes. Bien sûr, cette limite ne remet pas en cause en lui-même les chances du FN à l'horizon 2007, mais mon analyse est que leur éventuel succès (que beaucoup annoncent) proviendra d'autres segmentations.

Les nouvelles segmentations politiques

De par l'influence de la mondialisation, la segmentation politique française d'origine (droite-gauche) n'a plus véritablement de puissance : trop de gens ne s'y positionnent plus, on ne peut plus les manipuler comme avant. Un chef marketing n'est jamais un Dieu tout puissant : quand la segmentation qu'il a réussi à trouver et imposer ne fonctionne plus, il ne peut que se replonger dans ses études, et en trouver une autre, plus pertinente.

Le principal impact de la mondialisation sur la France se situe au niveau économique : écrasée par le fisc, la population ne peut plus suivre le rythme mondial, s'apauvrit, et nombreux sont ceux qui fuient à l'étranger, ré-enforçant de ce fait l'apauvrissement du pays, etc. La courbe de Laffer [6] et le slogan qui l'accompagne "Trop d'impôts tue l'impôt" décrivent parfaitement la situation économique française. Le problème est, bien sûr, que ce slogan a 30 ans, et qu'il est trop tard pour l'appliquer. Tout le monde ne veut cependant pas quitter la France, et beaucoup voudraient pouvoir faire évoluer, sauver le pays. Le choc du 21 avril aura eu comme effet non prévu de réveiller tout un courant de pensée politique, jusqu'alors quasi inconnu en France. Pour l'instant il ne s'exprime que sur Internet et dans quelques rares livres, mais c'est déjà un début. Il s'agit du libertarianisme sous ses deux formes anarcho-capitaliste et minarchiste. Comme le FN, ce mouvement se positionne en dehors de la segmentation droite-gauche traditionnelle, mais contrairement au FN, il propose une autre alternative, tellement dangereuse pour tous les politiciens que tous (y compris le FN) essaient de le combattre. Pour comprendre son impact, et essayer d'estimer ses chances, il faut revenir au marketing politique, c'est-à-dire aux critères de segmentation.

La segmentation politique est devenue très difficile en France : l'influence des conflits mondiaux est telle que de nombreux critères de distinction, jusqu'alors négligeables, sont maintenant essentiels. En voici quelques-uns :

  • Partage des ressources vs conquête :

    Cette distinction est celle qui est le plus souvent utilisée dans les études de psychologie, avec la découverte que les femmes sont en moyenne plus orientées partage des ressources, et les hommes en moyenne plus orientés conquête. Beaucoup ont voulu faire croire qu'il s'agit là du principe de l'opposition droite-gauche, mais si cela est le cas, elle ne s'est jamais traduite dans les faits.

  • Guerre en Israël :

    Ce conflit qui perdure est bizarrement omniprésent dans la politique Française. Rares sont actuellement ceux qui défendent Israël, et l'anti-sémitisme est en train de pousser.

  • Importance de l'état :

    Voilà le critère qui distingue les libertariens. A l'opposé des démocrates standards qui veulent un état plus fort et plus contrôlé par le peuple et des extrémistes de droite comme de gauche qui veulent un état plus fort et moins contrôlé par le peuple, les libertariens veulent moins d'état. Leur principe est que Tout ce qui peut être délégué au privé sera plus efficacement réalisé par le secteur privé que par un secteur étatique. Il y a bien sûr des débats pour déterminer ce qui peut être délégué au privé, et c'est ce qui distingue les anarcho-capitalistes (tout doit être délégué) des minarchistes (les fonctions régaliennes doivent rester étatiques).

    Avec un tel raisonnement, les libertariens ont bien sûr tout le monde contre eux, que ce soit les partis traditionnels au pouvoir (PS, UDF, UMP, etc.), les partis extrêmistes (LCR et autres, PC, FN, MN) et même les religieux (Islamistes). Une telle hostilité se ressent particulièrement dans la presse actuelle, où les idées libertariennes sont déformées et caricaturées : les politiciens n'ont pas envie de perdre leur pouvoir. Cependant, du fait qu'il s'agit d'un axe différent des autres, certains libertariens se considéreront plutôt de gauche, d'autres plutôt de droite, et enfin les purs se diront complètement en dehors de cette classification.

En synthétisant, nous pouvons retenir 3 axes, soit un espace à 3 dimensions :

  • L'axe étatique - anti-étatique : d'un coté les libertariens (anti-) et de l'autre tous les autres ;

  • L'axe liberté - égalité : faut-il ou non imposer l'égalité ?

  • L'axe nationaliste - mondialiste

avec globalement les positionnements suivants (dans chaque ligne : du plus vers le moins) :

  • Etatique : LCR, MN, FN, Islamistes, PC, PS, UMP

  • Anti-étatique : Anarcho-capitalistes et Minarchistes

  • Liberté : Anarcho-Capitalistes, Minarchistes, FN, MN, UMP

  • Egalité : LCR, PC, PS

  • Nationaliste : FN, MN, UMP, PS

  • Mondialiste : Anarcho-Capitalistes, LCR, PC, Minarchistes

Il y a bien sûr un axe évoqué que je n'ai pas intégré : le positionnement sur la guerre en Israël. Et bien, il n'y a que les libertariens qui soient majoritairement pro-Israël, et on les reconnait souvent à cette caractéristique sur les blogs. L'une des raisons en est bien sûr la peur du totalitarisme Islamique, actuellement en expansion. Dans les autres groupes politiques, les avis sont plus partagés, et s'il y a de nombreux débats, il n'existe pas vraiment de courant dominant, quoique l'anti-sémitisme semble à la mode.

Les problèmes ingérables d'une segmentation trop pointue

Dans un tel espace 3D, il est difficile pour un politicien de conserver le plan de carrière qu'il s'était fixé alors que la politique était à 1 dimension. Fondamentalement, une segmentation plus pointue (plus de critères, donc plus de groupes) se traduit automatiquement par une perte quantitative de cible. En marketing produit, cela peut être un avantage : une cible plus petite peut être mieux contrôlée, et une politique de marge peut y être rentable (voir le succès des marques de luxe, qui pourtant ne s'adressent qu'à une petite fraction de la population). En marketing politique de démocratie, il n'y a que la quantité qui compte ("Démocratie égale médiocratie" disait Flaubert) : la seule solution est de trouver de nouveaux électeurs. Il faut donc simplifier, c'est-à-dire essayer de rassembler les groupes.

Pour le parti au pouvoir ce n'est pas trop dur : il suffit d'entretenir un éléctorat, c'est-à-dire de bien distribuer aux bonnes corporations. Pour l'opposition, c'est moins pratique. L'ancien parti au pouvoir (PS) ne s'est pas encore véritablement remis du choc des dernières présidentielles, et ne sait pas trop comment rebondir. Même la presse, pourtant très majoritairement favorable, est obligé de le concéder : "le PS n'a pas d'idée". Il ne faut pas analyser cette phrase comme un aveu de manque de projet gouvernemental : sortant directement du pouvoir, les socialistes savent très bien ce qu'ils feraient s'ils y retournaient. Le manque d'idée se situe au niveau de la stratégie pour retourner au pouvoir, c'est-à-dire de comment se positionner dans l'espace actuel, et comment faire pour imposer une segmentation simplifiée, plus favorable. Le problème principal est que la segmentation la plus facile à imposer leur est totalement défavorable : elle serait de distinguer les grands partis (PS et UMP) de tous les autres. Ils se retrouveraient alors dans le même jeu (toutes proportions gardées : nous ne parlons pas ici de systèmes génocidaires) que les Fascistes et les Communistes : patates ou pommes de terre.

En attendant l'idée brillante, la stratégie qui semble avoir été choisie est de poursuivre ce qui se faisait déjà depuis quelques décennies, à savoir la création de courants. La ménagère qui achète Ariel peut se différencier de sa voisine qui achète elle aussi Ariel en s'impliquant dans Ariel Perle plutôt que dans Ariel liquide. Face à cela, l'UMP tente le positionnement opposé : celui du rassemblement, de l'unité. De ce coté non plus il ne me semble pas qu'aucune stratégie géniale ait été découverte. On peut cependant noter que, prévoyant, J. Chirac s'était affiché dès 2002 au milieu de drapeaux algériens.

L'autre élément stratégique important est là encore une poursuite de ce qui existait auparavant : la stratégie du panier de crabe. Pour empêcher leurs adversaires de gagner trop de voix, le PS comme l'UMP va essayer de jouer la division de l'autre camp, en favorisant la montée de ses extrémistes.

De nouveaux électeurs à conquérir

Il y a cependant un fait démographique qui n'est passé inaperçu d'aucun des partis politiques : la montée en puissance des immigrés d'origine musulmane. Enfants de la politique de regroupement familial mise en place par Jacques Chirac en 1976, ils présentent des caractéristiques uniques, qui permettent de les considérer comme une cible en soi, que chacun essaiera de conquérir.

  • Ils présentent tout d'abord une communauté de religion : tous sont officiellement musulmans, parce que d'origine de pays religieux. Cela ne présage en rien de leurs croyances personnelles (et énormément sont athées ou indifférents), mais leur religion d'origine génétique (l'Islam se transmet par le père) les soumet à des contraintes fortes (par exemple : un enfant né de père musulman ne peut changer de religion sous peine de mort).

  • Ils présentent ensuite une communauté de lieu de vie : leurs pères étaient venu en Europe pour gagner de l'argent, et ensuite retourner au pays. Leur objectif était donc à l'origine de faire des économies, et ils étaient prêts à accepter de vivre dans des conditions difficiles, considérant leur présence en France comme une expatriation provisoire, un sacrifice pour l'avenir. Les évolutions de leurs pays d'origine (notamment l'Algérie) et le regroupement familial ont modifié leur planning initial, mais la plupart n'ont pas eu la possibilité de changer de cadre.

  • Ils présentent aussi une communauté d'opinion sur un sujet sensible de la politique internationale : ils se croient tous (ou presque) d'efficaces soutiens pro-arabes dans la guerre de conquête en Israël.

  • Ils présentent également, dans leur majorité, une communauté d'origine socio-culturelle : les campagnes d'incitation à l'immigration dans les années 1970 n'allaient pas rechercher l'élite intellectuelle des pays du Maghreb.

  • Ils présentent enfin une caractéristique essentielle : ils sont jeunes dans une population vieillissante.

Comment les séduire ?

Et bien, jusqu'à présent, tous les partis ont employé la même technique de vente : faire croire au prospect qu'il est unique[7]. Pour le parti au pouvoir, là encore cela a été facile : le PS a su distribuer l'argent des impôts de manière efficace, en créant des associations chargées d'insister sur leurs différences et de les rassembler tous dans le même groupe, distinct du reste de la population (bien sûr au nom de l'intégration). Une forte pression sur le système judiciaire a aussi permis de leur faire sentir qu'ils sont différents et supérieurs, aucune affaire d'escroquerie, de vol, de violence ou de trafic ne pouvant leur être reprochée, la faute étant nécessairement du coté de la société, c'est-à-dire du coté des faces de craie, forcément racistes et xénophobes. L'UMP reprend actuellement la même technique, en l'amplifiant : il ne s'agit plus seulement de leur donner des droits particuliers interdits aux non-musulmans (comme les projets de discrimination positive), mais aussi et surtout des les structurer officiellement en tant que communauté disposant d'une représentation nationale. On remarquera au passage que le critère retenu par tous a été l'Islam : les enfants d'immigrés maghrébins ne sont pas obligés d'être islamiques seulement par leur religion, mais aussi par le gouvernement français.

L'extrême gauche elle aussi cherche à séduire cette population, et elle aussi a choisi la religion comme critère distinctif. Elle est cependant plus directe, moins ambigüe : elle s'adresse directement aux Islamistes, à qui elle offre sa tribune.

Au niveau pratique, cela nous donne :

  • Le PS (dans l'opposition) essaie de séduire les électeurs d'extrême-gauche qui eux s'acoquinent avec les Islamistes pour augmenter leurs voix. Dans le même temps, le PS continue de diaboliser l'extrême droite en faisant croire qu'elle est la descendante des mouvements fascistes, comme le National Socialisme Allemand [8] des années 1930-40, tout en essayant de cacher que l'extrême gauche s'affiche officiellement comme digne descendante du mouvement politique le plus meurtrier, le plus génocidaire ayant jamais existé à ce jour.

  • L'UMP (au pouvoir) essaie de séduire les électeurs du centre en chassant sur les terres du PS. Traumatisée par le deuxième tour des présidentielles 2002, elle essaie de ne surtout pas montrer le moindre rapprochement avec les idées du Front National, quelles que soient celles-ci, et de ce fait pratique une politique qui n'a plus rien à voir avec son programme électoral. Elle aussi cherche à séduire les Islamistes, notamment au travers des offres de Nicolas Sarkozi (don d'une représentativité symbolique et politique aux Islamistes au travers d'une organisation soutenue par l'état, projets de discrimination positive en faveur des journalistes musulmans, etc.)

  • L'extrême gauche essaie de prendre du poids, notamment en se rapprochant des Islamistes et en se rassemblant. La LCR s'est ainsi rapprochée de Lutte Ouvrière, au grand dam des Ecologistes qui, par la voix de Noël Mamère, se sont affirmés plus proches des valeurs de l'extrême gauche que Lutte Ouvrière [9].

  • Le FN a remarqué que beaucoup de ceux qui avaient voté pour lui l'avaient fait pour des raisons de vide politique sur certains sujets (dont la lutte contre l'islamisation du pays). Le FN avait beaucoup bénéficié de la politique du PS d'interdiction de certains sujets. Il est donc particulièrement vulnérable à l'apparition de nouvelles orientations politiques, qui ne suivent pas les interdictions dictées par le PS, et il cherche dès maintenant à les contrer.

  • Les libertariens commencent à exister sur le net, notamment au travers des blogs, et de quelques journaux [10]. Combattus par tous les autres mouvements, il n'y a que peu de chances qu'ils obtiennent une visibilité médiatique suffisante pour les élections de 2007.

Synthèse

Dans un espace marketing beaucoup trop complexe pour être exploitable dans un système majoritaire (3 dimensions, de multiples groupes), les politiciens privilégient pour l'instant la séduction d'une nouvelle clientèle : celle des Français d'immigration récente du Maghreb. Pour ce faire, ils la considèrent selon une seule de leurs caractéristiques (l'obligation religieuse) et agissent ainsi comme des alliés objectifs des extrêmistes musulmans. Une telle politique va bien sûr à l'encontre de la volonté de la majorité des Français (immigrés compris [11]), mais leur pari est que leur base électorale traditionnelle ne les lâchera pas, et que donc l'apport de ces nouvelles voix ne sera pas annulé par les départs [12].

Jusqu'à récemment, le FN était le seul poids politique d'envergure à lutter contre cette islamisation, et il a beaucoup bénéficié de la diabolisation imposée par la gauche (elle lui a permis d'éviter toute concurrence sur ce thème). Le FN a obtenu 20% des voix aux dernières présidentielles.

Un autre mouvement est en train de se développer, qui prône globalement ce qui a marché dans les autres pays, à savoir le libéralisme économique, la liberté, et la justice. Contre tous les totalitarismes, ses défenseurs luttent contre l'islamisation galopante de la France. Ils inquiètent donc à la fois la gauche, qui va chercher à les associer au FN et les combattre sur le thème de l'anti-américanisme, la droite, qui va chercher à faire croire qu'elle les représente (notamment par une désastreuse baisse symbolique de l'impôt sur le revenu), et le FN. Ce dernier est certainement le parti qui a le plus à les craindre, parce qu'ils s'imposent sur un thème que le PS lui avait malheureusement réservé.

Politique fiction : l'avenir

Au niveau économique, il ne fait aucun doute que seuls les libertariens proposent des solutions qui marchent. Or, comme ils inquiètent les apparatchiks en place, leurs propositions ne seront pas mises en place. En conséquence, le pays va continuer de s'écrouler économiquement, avec comme conséquences directes une fuite des plus riches, un apauvrissement des plus pauvres, et une réduction de la classe moyenne. Une telle évolution est propice à la montée des extrémismes, et un totalitarisme ou un autre finira par s'imposer en France. La vraie question est : lequel ?

Demography is everything disent les chercheurs politiques américains. Alors ce sera l'Islamisme. De toute façon, les politiciens français font tout pour.

Philippe Gouillou
2 décembre 2003

Notes

  1. Proctérien, Proctérisme : Du nom de la société Procter & Gamble, un des leaders mondiaux du marché des lessives. Le marketing de P&G a toujours été considéré comme un top, ce qui se comprend facilement quand on s'aperçoit que leur métier est d'arriver à vendre des produits 99% identiques au maximum de gens en leur faisant croire qu'il s'agit de produits 100% différents. Avoir été embauché chez P&G à la sortie d'Ecole de Commerce est un diplôme de troisième cycle en soi, qui permet d'afficher le qualificatif Proctérien. A noter que L'Oréal est devenue leader mondial des produits de beauté en suivant les mêmes techniques.

  2. LA règle de base du marketing, apprise dès le premier cours de la première année. La ménagère n'achète pas Omo parce que c'est moins cher, mais pour afficher qu'elle ne dilapide pas l'argent du ménage ; elle n'achète pas Ariel parce que c'est plus cher, mais pour afficher son respect des valeurs de propreté et qu'elle a les moyens (bon mariage) d'investir pour cela. Bien évidemment, après ce premier cours, aucun étudiant en marketing ne peut plus acheter sereinement un paquet de lessive. On le retrouve donc typiquement au rayon Propreté du supermarché, bloqué en pleine hésitation !

  3. Véridique : j'avais une fois passé du temps à discuter avec un fonctionnaire dans cette situation, pris en stop. Son argumentation était solide : il se sentait totalement incapable de vivre dans un monde un tant soit peu concurrentiel, et il considérait (à raison me semble-t-il) avoir eu beaucoup de chance de trouver sa place : là où d'autres payaient pour lui. Il y a cependant des effets secondaires à un tel positionnement, et notamment la dépression, due à l'emprisonnement dans un mode de fonctionnement non gratifiant (article à venir).

  4. Il y a bien sûr une confusion de langue, rentrée dans le langage courant : l'alternative est l'ensemble des deux possibilités, pas une de ces possibilités.

  5. Une synthèse de cette approche est présentée dans Le Guide Pratique de l'Enfant Surdoué coécrit avec Jean-Charles Terrassier.

  6. Courbe de Laffer : elle consiste à indiquer en ordonnées le montant d'impôts perçus en fonction du taux d'imposition, indiqué en abscisses. On constate les éléments suivants : #1: Un taux de 0% donne un impôt nul (0,0) ; #2: un taux de 100% provoque une évasion fiscale totale, et donc aussi un impôt nul (100,0) ; #3: Au moins certains taux intermédiaires donnent des rendements non nuls (]0,100[, ]0,100[) ; #4: La courbe est globalement continue.
    La conséquence obligatoire est qu'il existe au moins un taux permettant un rendement maximal (la courbe part de zéro, atteint un maximum, et retourne à zéro : courbe en dromadaire), c'est-à-dire qu'à partir de ce taux optimum, toute augmentation du taux provoquera une réduction des rentrées d'impôts : Trop d'impôts tue l'impôt.
    D'après les expériences de divers pays (Angleterre, Russie, etc.), on peut estimer que cet optimum est de l'ordre de 20% à 25%. Il est possible mais peu probable que cette courbe présente plusieurs optimums (courbe en chameau : plus d'une bosse). Le cas échéant, le passage d'un optimum à un autre présenterait les mêmes conséquences négatives.

  7. J'avais pu voir en 1994 l'impression, le découpage, la mise sous pli et l'envoi de 26 millions (26.000.000) de courriers personnalisés par Les 3 Suisses (société de vente par correspondance), tous insistant sur le caractère unique du destinataire.

  8. Un exemple particulièrement évident de la puissance de la propagande politique : le PS a réussi à faire oublier l'étymologie du mot Nazi tout en affichant un courant nommé Socialisme National !

  9. Une douche froide pour ceux qui croyaient encore que l'écologie était apolitique et que les présentateurs du Journal Télévisé (JT) étaient neutres.

  10. Quelques liens libertariens francophones :

  11. Ainsi que les pays du Maghreb.

  12. Lire Zek sur ce thème précis :


Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2003) : "France : Proctérisme politique". Evoweb. 2 décembre 2003. <http://www.evoweb.net/politique.htm>
[France : Proctérisme politique](http://www.evoweb.net/politique.htm). Gouillou, Philippe. _Evoweb_. 2 décembre 2003