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Des pigeons qui nous gouvernent : Programmés pour être exploités

Philippe Gouillou - 11 février 2004

Tags : Histoire - IDP - Politique

Il existe une solution pour trahir sans perdre dans un Dilemme du Prisonnier Itéré, et nous sommes programmés pour en être victimes.


Les études du Dilemme du Prisonnier [1] ont permis de montrer pourquoi la coopération a pu se développer à partir du simple égoïsme de chacun. Il est en effet apparu lors des modélisations que les stratégies intelligemment coopératives (la plus célèbre étant le Tit For Tat) finissent par l'emporter sur toutes les autres stratégies (aléatoires, purement coopératives, traîtres, etc.). Comme résultat, ces stratégies intelligemment coopératives se sont répandues, et on les retrouve à de très nombreux niveaux de la vie, biologiques comme sociaux.

Le Dilemme du Prisonnier est un dilemme parce que, à chaque itération, la solution la plus rentable est de trahir tandis que l'autre coopère, tandis que sur le long terme, la solution la plus rentable est la coopération mutuelle. Les stratégies intelligemment coopératives sont donc des stratégies qui vont inciter à la mise en place de cette coopération sur le long terme. Par exemple, Tit For Tat consiste à coopérer au premier tour, puis à copier le choix de l'autre du tour précédent : s'il a trahit, Tit For Tat va trahir aussi, réduisant à néant les gains obtenus par l'autre lors de sa trahison. Au final, tout le monde y gagne, et on comprend pourquoi Tit For Tat est si répandue un peu partout dans le monde du vivant.

Ces stratégies intelligemment coopératives ne se sont cependant pas imposées à 100%. Au niveau social notamment, certains préfèrent privilégier la trahison à la coopération. Au final ils auront moins gagné dans la plupart des circonstances, mais des stratégies de ce type sont particulièrement efficaces contre des stratégies purement coopératives. C'est tout simple : si quand vous trahissez l'autre il ne se venge pas, mais poursuit sa coopération systématiquement, alors vous avez intérêt à le trahir tout le temps. Bien sûr, une telle stratégie ne marchera pas face à un Tit For Tat : trahir ne fera que lancer une succession de trahisons, préjudiciables pour tous.

La solution

Il existe pourtant une solution pour pouvoir trahir très souvent et ne pas trop y perdre face à un Tit For Tat : il suffit de faire exactement l'inverse. La règle est simple : s'il coopère vous trahissez, et s'il trahit (se venge) alors vous coopérez pour éviter la succession des trahisons. Le problème est bien sûr que le Dilemme du Prisonnier est construit de telle sorte que la succession coopération - trahison est moins rentable que la succession de coopération. Mais là encore il existe une possibilité.

Imaginez que vous êtes un acheteur qui commande et paie un produit à une société, laquelle ne vous le livre pas. Bien sûr, vous ne rachèterez plus quoique ce soit à cette société. Si celle-ci pratique exactement la même stratégie avec tous ses clients (encaisser le paiement mais ne pas livrer), elle va finir par tous les perdre. Mais s'il y a beaucoup de clients potentiels, son jeu peut durer longtemps. Tant que le client potentiel ne sait pas que la société va le trahir, alors il va, s'il pratique le Tit For Tat, commencer par coopérer, c'est-à-dire payer le produit. La solution au problème précédent est donc tout simplement de toujours trouver de nouveaux "pigeons". Bien sûr, les forces de l'ordre et la loi sont là pour empêcher qu'une telle stratégie puisse se poursuivre très longtemps. De même, la publicité négative faite à l'encontre de cette société imaginaire, va limiter le nombre de nouveaux pigeons potentiels.

Ca nous fait donc trois conditions pour que la stratégie décrite au paragraphe précédent puisse être rentable face à un Tit For Tat :

  1. Que les interactions se passent avec des victimes toujours renouvellées ;

  2. Que les victimes potentielles ne soient pas informées de la trahison ;

  3. Qu'aucun système extérieur (police, armée, etc.) ne vienne augmenter le prix de la trahison.

Les histoires du type de notre société imaginaire sont relativement rares, et font quasi systématiquement la une des journeaux quand elles sont découvertes. On peut cependant retrouver exactement cette même stratégie dans d'autres domaines de la vie quotidienne, et notamment politique, comme le montrent ces exemples récents :

  • Echange territoire contre paix :

    Israël croyait que le départ du Sud Liban, concession aux Islamistes, lui permettrait d'avoir plus de paix. En fait, le nombre d'attentats a augmenté.

    Traduction : ce départ était une coopération, qui a donc provoqué une trahison : application pure et simple de la stratégie.

  • Soumission de Sarkozi au Mollah Egyptien :

    Nicolas Sarkozi croyait que le soutien à Saddam Hussein, plus l'abandon de pouvoir en faveur des Frères Musulmans, plus l'acte de soumission en Egypte seraient appréciés et récompensés par les Islamistes. En fait, bien sûr, la France est maintenant le pays le plus vilipendé par les Islamistes à cause de sa loi sur le voile.

    Traduction : les actes de soumission de Sarkozi ont été compris pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des aveux de faiblesse à exploiter. Coopération => Trahison. Toujours la même application de la même stratégie.

  • US - Europe - Irak - Lybie :

    Malgré les demandes pressantes de quelques pays, menés par la France, les USA ont attaqué en Irak. Depuis, la Lybie a lancé un programme de négociations avec les USA, et a accepté de payer une somme importante en dédommagement d'un attentat. Dans le même temps, la somme proposée aux victimes Européennes d'un autre attentat est beaucoup plus faible.

    Traduction : les Français ont montré leur soumission par la coopération, pourquoi alors coopérer ?

  • Elections US : promesse de soumission aux Iraniens de John Kerry :

    Dhimmiwhatch ("Kerry: I'll be a good dhimmi") rapporte cet article du Tehran Times ("Kerry Says He Will Repair Damage If He Wins Election") annonçant que le candidat démocrate aux prochaines élections US s'est engagé dans un mail envoyé à la Mehr News Agency à "réparer" les effets de la lutte contre le terrorisme.

    Traduction : non seulement Kerry se présente comme un tout nouveau pigeon (condition #1) mais en plus il promet de supprimer le rôle protecteur des forces coercitives (condition #3)

Il reste bien sûr une question à laquelle il est difficile de trouver une réponse. Dans les 3 conditions citées pour que cette stratégie traitre puisse s'épanouir, la #2 précise bien qu'il faut que le pigeon potentiel ne soit pas informé de la trahison à venir. Pour les exemples cités ci-dessus, toute l'information était disponible, et les décisionnaires y avaient accès. Pourquoi alors continuent-ils d'agir face à la stratégie traitre comme s'il s'agissait d'une stratégie intelligemment coopérative ? Repasseriez-vous commande fréquemment à une société qui a encaissé vos paiements mais ne vous a jamais livré ? Ce serait le signe préoccupant d'une naïveté pathologique ! Alors pourquoi Sarkozi va-t-il nous soumettre en Egypte ? Peut-on croire qu'un politicien avec une telle carrière est un tel naïf ?

Programmés pour être exploités

Il me semble que l'explication doit être cherchée du coté de la programmation dans le cerveau du Tit For Tat. Cette stratégie, que l'on retrouve à tellement de niveaux de la vie, n'est pas une stratégie culturelle, inventée par l'homme, mais correspond bien à une orientation pré-câblée chez les humains. En conséquence, imaginer que d'autres ne suivent pas eux aussi cette stratégie demande un effort intellectuel pour se "déprogrammer". Ce n'est pas que ce soit difficile, mais ce n'est pas naturel.

NOTES

  1. Voir l'histoire sur le site Evopsy ("IDP : Dilemme Itéré du Prisonnier"). Pour aller plus loin, voir les 50 premières pages du livre "Pourquoi les femmes des riches sont belles"

Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2004) : "Des pigeons qui nous gouvernent : Programmés pour être exploités". Evoweb. 11 février 2004. <http://www.evoweb.net/pigeons.htm>
[Des pigeons qui nous gouvernent : Programmés pour être exploités](http://www.evoweb.net/pigeons.htm). Gouillou, Philippe. _Evoweb_. 11 février 2004