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Les oiseaux (De l'importance de se compter)

Philippe Gouillou - 13 juin 1999

Tags : Sciences - Evopsy

Cet article présente les risques engendrés par le partage d'un même territoire par deux peuples se distinguant l'un de l'autre et étant à des niveaux différents de développement.
Il a été publié dans "Contact" (magazine interne de Mensa France) en Juillet 1999, et repris sous une forme modifiée dans Pourquoi les femmes des riches sont belles.


De l'importance de se compter...

Certains oiseaux ont bien de la chance : tous les ans ils envahissent quelques arbres, piaillent comme des fous, font un bruit d'enfer, ce qui leur permet de se compter. De là ils peuvent décider du nombre d'œufs qu'ils feront pendant la saison : grâce à ce comptage ils sauront éviter la surpopulation, qui ne ferait qu'augmenter la mortalité et réduire la chance de leurs enfants de survivre. En d'autres termes, leur contrôle démographique se fait directement, annuellement, d'une saison sur l'autre.

Pour les humains c'est moins évident. Déjà nous avons du mal à nous compter, et ne pouvons prédire s'il y aura assez de nourriture dans les 30 ans à venir pour nos enfants. Ensuite, les humains ont quelques caractéristiques que les oiseaux n'ont pas, dont une importante : la possibilité d'héritage des ressources. Imaginez que vous vouliez avoir le maximum de petits-enfants : préférez vous avoir beaucoup d'enfants, dont beaucoup n'arriveront pas à procréer, ou alors seulement quelques uns mais qui seront peut-être plus efficaces ? Et bien ça dépend bien sûr des circonstances, et notamment de la fortune que vous pourrez transmettre à vos enfants. Si vous n'avez rien, ou presque, leur nombre ne change évidemment pas grand chose à l'héritage (zéro divisé par un peu ou par beaucoup c'est pareil). Si vous avez énormément, il en est de même (ils auront beaucoup de toute façon). Mais si vous êtes dans la moyenne, diviser votre fortune par 2 ou par 6 va tout changer : dans le premier cas vos enfants auront assez pour bien s'installer dans la vie, dans le deuxième vous les réduisez à être pauvres.

Mortalité Infantile

Un autre élément est aussi à prendre en compte : celui de la mortalité infantile. Imaginez que dans votre pays celle-ci soit très élevée, par exemple que sur 8 enfants seuls 3 ou 4 arriveront à l'âge adulte : vous avez tout intérêt à faire ces 8 enfants. Mais si un hôpital s'implante auprès de chez vous, il y a des chances que vos 8 enfants survivent, et l'équilibre que vous croyiez au départ soit rompu : votre héritage n'est plus une division par 3 ou 4 mais par 8.

Bref, chez l'humain, l'optimisation du nombre d'enfants à avoir est beaucoup plus complexe que chez les oiseaux, et il est beaucoup plus long de passer d'un rythme de natalité à un autre. Cela signifie qu'en règle générale, un peuple pauvre aura intérêt à avoir une natalité élevée, et de compter sur la mortalité pour que 3 ou 4 enfants deviennent adultes. Quand ce même peuple sera plus riche, avec une meilleure protection médicale, il aura intérêt à baisser le nombre d'enfants. Bien sûr, cette transition prendra du temps : pendant une ou deux générations, la population continuera de faire ses 8 enfants, et la population croîtra fortement. Ensuite, ça se rééquilibrera.

Natalité Différentielle

Il est amusant d'essayer d'imaginer ce qui se passe si deux peuples, qui se distinguent l'un de l'autre mais vivent sur le même territoire, sont dans deux phases différentes de cette évolution. Un des peuples a dépassé la phase de transition : la croissance démographique est jugulée, tandis que l'autre n'y est pas encore, et continue d'avoir un grand nombre d'enfants. Si ce deuxième peuple peut bénéficier des structures médicales du premier, il est évident que son nombre d'enfants va augmenter beaucoup plus fortement que celui du premier : c'est ce qu'on appelle la "natalité différentielle". Globalement ça va s'équilibrer : les enfants supplémentaires du deuxième peuple seront absorbés par la baisse de la natalité du premier. Mais ça crée des tensions. Si la culture est vraiment différente entre ces deux peuples (par exemple si la religion n'est pas la même, ou si la langue est différente) les premiers auront des chances de se sentir envahis par les seconds, ils auront l'impression de payer les structures médicales uniquement pour les enfants des autres, bref une forme de racisme risque de se développer. Si le pays est en plus un pays démocratique qui applique le 1 voix égale 1 vote, le premier peuple aura même l'impression de perdre le contrôle du pays : le ressenti augmentera. On peut même supposer qu'à un moment donné, le peuple qui se sera le plus accru en nombre demandera une part plus importante dans le pouvoir, ou demandera l'indépendance.

Génocide

Comment se sortir d'une telle situation ? Et bien, il semble que personne n'a vraiment trouvé de solution parfaite. La manière la plus habituelle est que le premier peuple, qui se sent envahi, va essayer de profiter de sa plus grande puissance économique, avant qu'il ne soit trop tard, et lancer un génocide. C'est évidemment moralement condamnable, mais on peut se demander ce qu'il pourrait faire d'autre : disons du moins que même si on condamne, on comprend facilement les étapes qui ont mené à un tel point. Comme je le disais : les oiseaux ont bien de la chance.

Tout cela peut paraître bien théorique, ayant peut-être existé dans des temps lointains que la mémoire a oubliés, et totalement éloigné du monde actuel. Certainement. Mais vous êtes-vous demandé pourquoi les Serbes ont élu un dictateur sur son programme de nettoyage ethnique ?

Philippe Gouillou
13 juin 1999


Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (1999) : "Les oiseaux (De l'importance de se compter)". Evoweb. 13 juin 1999. <http://www.evoweb.net/oiseaux.html>
[Les oiseaux (De l'importance de se compter)](http://www.evoweb.net/oiseaux.html). Gouillou, Philippe. _Evoweb_. 13 juin 1999