Hypothèse 62 : La roue tourne

©Philippe Gouillou - Lundi 13 septembre 2021

Tags : Economie - Emploi - Hypothèses

Mais elle a un cliquet.


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"La roue tourne". Cette expression idiote l'énervait. Elle semblait donner un message d'espoir mais dans la réalité la roue avait un cliquet, elle ne pouvait pas revenir en arrière, et pour lui elle avait déjà tourné.

Ce n'était pas sa faute s'il avait fait faillite, son entreprise était bien gérée, son produit se vendait bien, c'est juste qu'une nouvelle taxe de solidarité avait tué sa rentabilité. Il avait bien essayé de tenir, le temps d'envoyer des courriers à tous les politiciens qu'il connaissait et aux médias, mais son histoire n'avait intéressé personne, et pendant ce temps il avait accumulé les dettes. La banque l'avait lâché, il n'avait pas pu régler une échéance, et tout s'était enchaîné.

Il s'assit dans son 4x4, au fond du garage. Il était presque neuf : toutes options, moins de 5 000 km. Il lui avait coûté une fortune, mais maintenant il ne pouvait même plus le brader : le Gouvernement avait rajouté une taxe écologique dissuasive sur les véhicules d'occasion, personne ne voulait la payer. Et lui n'avait même plus de quoi se payer un plein. De toute façon il n'était plus vraiment à lui : l'huissier l'avait saisi avec la maison, qui elle aussi ne se vendait pas.

La brutalité de sa chute l'avait plus que supris, vraiment étonné, c'était un truc à étudier tellement c'était inattendu. Les premiers jours, ses amis entrepreneurs, surtout ceux du club, l'avaient soutenu moralement, l'avaient assuré de leur compassion, mais en moins d'une semaine ils avaient tous disparu, et ils le fuyaient maintenant, comme si sa faillite était une maladie contagieuse qu'ils avaient peur d'attraper. Et tous ceux qui n'étaient pas entrepreneurs l'avaient encore plus rejeté : il était connu pour sa défense de l'entrepreunariat, pour ses sorties enflammés défendant une différence fondamentale entre les créateurs d'entreprise et le reste de la population. Il avait trop montré son mépris : comment pouvait-il faire maintenant pour être accepté ? Même pour aider à décharger un camion personne ne voulait de lui.

Il pensa à sa fille. Brillamment diplômée, elle avait tout de suite obtenu un poste prometteur au sein d'une grande banque d'affaires, l'avenir lui souriait. Mais elle avait fait partie de la première charrette, et la haine des banques dans la population était si forte qu'elle ne parvenait pas à retrouver le moindre poste. Lui au moins avait vécu, il était assez vieux, elle n'avait même pas trente ans, et venait juste de se séparer de son fiancé. "J'en trouverai un moins flambeur, plus solide financièrement", lui avait-elle dit pour le rassurer, mais elle n'était pas la seule à chercher, et ces hommes nouvellement à la mode préféraient des femmes qui ont un emploi.

Il se reprit. Il devait arrêter de penser au futur, et au contraire profiter du présent. Bien sûr il ne pouvait pas sortir son 4x4 mais au moins il était dedans, c'est quelque chose qui ne durerait pas. Mais la question le taraudait : quand serait-il mis à la rue ? Sa femme était tout de suite partie chez une de ses soeurs, elle ne voulait même plus lui parler au téléphone, mais lui, où pourrait-il aller ?

Il s'était toujours dit qu'il rebondirait très vite s'il venait à faire faillite. Bien sûr il avait lu des témoignages d'anciens patrons qui n'arrivaient pas à s'en sortir, qui étaient rejetés de partout. Mais il se disait que c'était parce qu'ils s'y prenaient mal, qu'ils étaient nuls. Lui se voyait repartir de tout en bas, en acceptant un poste de base, et très vite, grâce à ses compétences et ses talents, remonter dans la hiérarchie, retrouver un salaire convenable. Il comprenait maintenant que ce n'était pas comme ça que ça se passait. Quiconque prenait un poste mal payé ne connaîtrait jamais aucune augmentation : puisqu'il a accepté un tel salaire, pourquoi l'augmenter ? Le piège se refermait tout de suite. Il se demanda s'il avait eu des cas de ce type dans son entreprise mais non, lui il n'était pas comme ça. Ceux qui travaillaient pour lui avait bien demandé à avoir le poste ? Non ? Donc ils étaient contents, sinon ce n'était que des grincheux. Et puis même : eux touchaient le chômage maintenant, pas lui, ils n'avaient pas à se plaindre.

De toute façon le problème ne le concernait même plus. Aucune entreprise à sa portée ne voudrait l'embaucher, il les connaissait toutes, il avait régulièrement diné avec leurs patrons, était même souvent parti en week-end avec plusieurs d'entre eux. Quant aux entreprises plus lointaines elles étaient tout simplement trop loin : sans essence il ne pouvait pas y aller travailler.

Il regarda la jauge d'essence, il devait lui rester dans les quinze litres, il se demanda si ça suffirait. Il avait vu dans la presse comment faisaient les jeunes Japonais, et dans ses conférences sur l'entreprenariat il s'en était même servi comme exemple de ce qu'il ne faut surtout pas faire. C'était un drame social disaient les journalistes : "un problème majeur de la société japonaise". Mais non ! il expliquait qu'il fallait voir les choses autrement : pourquoi ces jeunes, souvent diplômés, ne faisaient-ils pas d'efforts ? Lui avait bien réussi à créer une entreprise florissante, à faire fortune, et tout ça tout seul, en allant au charbon comme un grand. Pourquoi n'essayaient-ils pas d'en faire de même ? C'était de leur faute à eux, pas celle des circonstances.

Ces discours lui semblaient tellement lointains maintenant, il avait l'impression d'avoir basculé dans un nouveau monde, d'être passé par la cinquième dimension. La moindre chose du quotidien, ne serait-ce qu'aller boire un café ou manger au restaurant, lui était maintenant interdite, totalement au-delà de ses moyens. Pire, il avait brutalement changé : cette impossibilité absolue d'agir, la perte de tout ce qui avait fait sa vie ces dernières années, y compris ses soit-disant amis, l'avaient tétanisé. Il n'était plus le même, et il détestait ce qu'il était devenu.

Le coup du pot d'échappement était beaucoup trop compliqué, il n'en avait plus la force. Il n'avait pas d'arme chez lui, ni même de somnifère. Rien. Jamais il ne s'était senti autant bloqué, autant coincé. Absolument aucune porte de sortie ! Il était au-delà de l'angoisse, au-delà du désespoir, la douleur était insoutenable. Il reçut un message sur son portable : son opérateur l'avait mis en ligne restreinte, il ne pouvait plus appeler, juste recevoir des appels. Mais est-ce que quelqu'un l'appellerait ?

©Philippe Gouillou - Lundi 13 septembre 2021


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Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2021) : "Hypothèse 62 : La roue tourne". Evoweb. Lundi 13 septembre 2021. https://evoweb.net/blog2/20210913-hypothese-62.htm
[Hypothèse 62 : La roue tourne](https://evoweb.net/blog2/20210913-hypothese-62.htm "Evoweb : Hypothèse 62 : La roue tourne (Lundi 13 septembre 2021)"). Philippe Gouillou. *Evoweb*. Lundi 13 septembre 2021