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Hypothèse 6 : Un monde plus juste

©Philippe Gouillou - Mercredi 22 mai 2019

Tags : Féminisme - Hypothèses - Sexodus

Lutte contre la culture du viol.


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L'amphi était vraiment divisé en deux groupes. Les hommes les plus riches, ceux qui provenaient de la bonne société, s'étaient complètement exclus de tous les autres, ils étaient entre eux, ils ne parlaient qu'entre eux. C'était vraiment l'élite contre le peuple, ils n'acceptaient que quelques femmes très belles. Une fois de temps en temps ils regardaient la salle, comme s'ils étaient à l'affût, et on voyait qu'ils faisaient des commentaires sur telle ou telle, peut-être une "cible" qu'ils avaient repérée.

Elle n'appartenait pas à cette caste. Elle aurait du être du côté des cibles, mais jamais ils ne l'avaient remarquée, et toutes ses tentatives pour les approcher avaient échouées. Il faut dire qu'elle n'avait qu'un seul cours commun avec eux, l'histoire de l'esclavage occidental, ils étaient tous en matières scientifiques et elle en Littérature étrangère.

Cette séparation par caste l'avait beaucoup surprise quand elle était arrivée, c'est quelque chose qu'elle n'avait jamais connu avant l'université. Avant, elle avait toujours fait partie des riches et bien sûr toutes ses copines aussi, ainsi que tous ses flirts. Elle ne se souvenait pas d'une telle séparation sociale.

Elle était populaire et pensait naturellement qu'il en serait de même à l'université, elle n'en avait jamais douté. Ses parents l'avaient toujours soutenue : toujours ils lui avaient dit qu'elle était mignonne, et toujours ils l'avaient encouragée dans ses choix. Ses résultats étaient suffisants pour qu'ils lui paient l'université, et ils l'avaient même laissé choisir une voie moins rémunératrice mais qui l'intéressait. Elle s'était dit que le plus important était d'entrer à l'université, pour rencontrer des gens intéressants, elle avait confiance en son charme pour le reste.

Mais la question de la beauté était vraiment quelque chose de primordial à l'université, ça aussi ça avait été un choc. Elle n'y était plus "mignonne", mais juste "moyenne". Non seulement il y avait beaucoup moins d'hommes que de femmes, mais en plus aucun de ceux susceptibles de l'intéresser ne se retournait sur elle, elle était comme invisible, ça commençait à l'inquiéter sérieusement. Ceux de la caste ne s'intéressaient visiblement qu'à la beauté physique, ils s'affichaient même avec des filles très belles du dehors, leurs critères de sélection étaient complètement faussés, très superficiels. Bien sûr, certains des autres étudiants, beaucoup moins riches, l'avaient branchée, parfois lourdement, mais elle n'en voulait pas, elle n'était pas là pour ça, ils auraient du le comprendre.

Alors elle fit quelques recherches sur Internet : pourquoi ne plaisait-elle qu'à ceux qui n'étaient pas pour elle ? Pourquoi les hommes de la caste ne s'intéressaient-ils qu'à la beauté physique ?

La première question fut facile à répondre, très vite elle trouva que c'est le comportement normal des losers, qui chassent toutes celles qu'ils croient accessibles. Elle apprit que c'était une forme de harcèlement sexuel, et que si un homme qui ne l'attirait pas venait ne serait-ce que lui demander l'heure, elle pouvait le dénoncer à l'administration de l'université. Elle se sentit rassurée : ce n'était pas elle, mais eux, et elle avait toute la puissance administrative pour la protéger. Mais il lui restait comme un sentiment d'insulte : comment avaient-ils pu croire qu'elle leur était accessible ?

La deuxième fut beaucoup plus compliquée. Tout d'abord elle crût avoir la réponse. Elle avait trouvé sur Pubmed énormément d'articles scientifiques sur la question de la beauté féminine, qui disaient qu'elle n'est pas que dans l'œil de celui qui regarde mais est une sorte de publicité assez honnête du potentiel reproductif. Certains disaient même qu'elle est le critère essentiel de la "Mating Market Value", la "valeur sur le marché de l'accouplement", des femmes. L'idée globale était : comme ces hommes riches étaient très convoités par les femmes, ils avaient le luxe de pouvoir choisir lesquelles ils accepteraient, et, pour des raisons expliquées par l'évolution, ils les choisissaient d'abord sur leur beauté. Ca semblait logique, et surtout solide : les études étaient publiées dans les meilleurs journaux scientifiques. Mais quelque chose la gênait, là aussi elle se sentait insultée.

La première année se finissait, tout était passé très vite. Les hommes de la caste étaient toujours restés entre eux, et certains s'étaient même permis même de s'afficher avec des filles nouvelles chaque mois. Elle avait surtout appris qu'elle n'était pas la seule à être choquée : elle s'était fait un groupe de copines qui étaient confrontées au même problème. Ensemble, elles participaient à des groupes de réflexion et de travail pour changer le monde, pour la justice sociale. Elles avaient déjà organisé des manifestations contre Israël et l'islamophobie, et elles avaient toutes porté le hijab, par solidarité. Par leur dynamisme et leur implication, elles avaient même réussi à empêcher la tenue d'un congrès sur la liberté d'expression.

Elle fut heureuse de revenir pour la deuxième année, retrouver ses copines de manifestation la re-stimulait. Pendant l'été elle s'était sentie différente de ses anciennes amies, une année avait suffit à la faire mûrir, à la faire évoluer, à la faire grandir. L'université était vraiment une formation intellectuelle essentielle : ceux qui n'y avaient pas été ne pouvaient pas suivre, ils ne lisaient pas tous les jours le New York Times, Buzzfeed, et Jezebel, elle avait vite abandonné l'espoir de toute discussion intellectuelle avec eux. La preuve : un de ses anciens copains l'avait traitée de pimbêche, elle n'avait plus rien à faire avec ces personnes limitées. Elle s'était coupé les cheveux très court, presque rasés, pour bien montrer sa différence et éloigner les incultes.

Elle remarqua tout de suite un changement à l'université. La caste existait toujours, et était toujours autant distante et inaccessible, mais ils étaient maintenant encore plus distants, on ne les voyait presque jamais avec des femmes, ils restaient juste entre hommes. Bien sûr, pour elle et ses copines ça ne changeait rien : ils ne les regardaient pas de toute façon. Mais, ensemble, elle purent déjà y déceler une forme de sexisme.

Le groupe avec ses copines était maintenant mieux organisé, elle faisait partie de la commission Lutte contre le harcèlement. Son objectif était de faire reconnaître la distance prise par les hommes de la caste (jamais aucun ne venait leur parler de lui-même, ils étaient glaciaux avec elles) comme une forme de harcèlement inversé, et pas seulement comme du simple sexisme.

Bien sûr c'était une conception nouvelle : elles étaient les fers de lance de cette lutte pour plus d'égalité entre les sexes. Aussi elles organisèrent un plan solide pour la faire accepter par l'administration. Elle était en charge de la première étape.

Tout se déroula comme prévu. Elle alla voir un homme de la caste, commença à lui parler puis, dès qu'il eût fuit, alla le dénoncer pour harcèlement auprès du secrétariat de l'université. Dès lors c'était aux autres femmes d'intervenir.

Tout de suite, elles créèrent un Comité de soutien, qui envoya le communiqué de presse déjà rédigé aux médias. Elles créèrent aussi une page Facebook, et surtout un Hashtag sur Twitter, qu'elles associèrent à #Metoo pour bien le faire connaître. Elles y passèrent la soirée et la nuit, le lendemain tout Twitter bruissait de son histoire.

Comme prévu, la plupart des réactions furent négatives, ce qui leur permit de passer à la phase III : elles envoyèrent un nouveau communiqué dénonçant ce rejet systémique de la parole des femmes, et organisèrent une manifestation dans l'université. Le soir même elle passait à la TV.

L'homme qu'elle avait choisi fut convoqué par l'administration, et exclu de l'université. Elle se demanda pourquoi elle l'avait choisi, lui, et ne trouva pas vraiment de réponse. Il en fallait un, c'est tout, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs. Pour lui c'était comme passer sous un bus : la faute à pas de chance. Elle ne savait pas s'il pourrait porter plainte, mais de toute façon ça prendrait des années, elle était tranquille.

Entre temps, sa carrière était lancée, elle était devenue un symbole de la lutte des femmes. C'était le début d'un monde plus juste.

©Philippe Gouillou - Mercredi 22 mai 2019


Hypothèses










































Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2013) : "Hypothèse 6 : Un monde plus juste". Evoweb. Mercredi 22 mai 2019. http://www.evoweb.net/blog2/20190522-hypothese-6.htm
[Hypothèse 6 : Un monde plus juste](http://www.evoweb.net/blog2/20190522-hypothese-6.htm "Evoweb : Hypothèse 6 : Un monde plus juste (Mercredi 22 mai 2019)"). Gouillou, Philippe. *Evoweb*. Mercredi 22 mai 2019