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Le Dilemme du Prisonnier sexuel

Philippe Gouillou - Dimanche 13 mai 2018

Tags : IDP - Justice - Féminisme

Coup d'un soir ? La Théorie des Jeux montre que vous devez être le premier à porter plainte pour agression sexuelle...


Licence CC0

L'affaire : Roe v. Cincinatti University

30 septembre 2017. John Doe1, un étudiant de l'University of Cincinnati boit trop. Jane Roe1, une étudiante de la même université le raccompagne donc chez lui, reste un peu pour s'assurer qu'il va bien, et finalement se trouve trop faible pour rentrer chez elle. Il entame alors alors un début de relations sexuelles, elle lui demande s'il veut aller plus loin, mais il choisit de ne pas poursuivre de peur que ses colocataires les entendent. Ils s'endorment tous les deux.

2 octobre 2017. John Doe se plaint à l'Université (au Title IX Office), mais pas à la police, qu'il y a eu rapport sexuel pendant qu'il était intoxiqué, et donc incapable de donner son consentement2. Le même jour, le Title IX Office informe Jane Roe de l'ouverture d'une enquête.

26 février 2018. L'Université informe Jane Roe qu'elle est suspendue de l'Université jusqu'à ce que John Doe y ait fini ses études, et que cette décision est définitive3. Jane Roe attaque donc l'Université de Cincinatti pour procédure non équitable (XIV° Ammendement), et la première étape est d'obtenir une "Preliminary Injunction" qui a pour effet de suspendre les punitions, ce qui lui permettrait de rester à l'Université, au moins jusqu'au jugement sur le fond.

7 mai 2018. La Preliminary Injunction est accordée à Jane Roe.

Egalité sexuelle

Le premier argument utilisé par Jane Roe semble assez logique : tous deux avaient bu, et donc elle aussi ne pouvait pas donner son consentement. En effet, dans une affaire du même style, une Cour de Miami4 avait jugé que l'Université ne peut pas n'accuser qu'un étudiant et pas l'autre quand tous les deux sont coupables de faits condamnables (sans nécessité qu'ils soient identiques).

Mais, dans un tel cas, c'est généralement l'homme qui est accusé, pas la femme. La Cour remarque d'ailleurs que l'Université était citée dans plusieurs plaintes pour discrimination sexuelle, et considère qu'elle subissait de ce fait des pressions pour rééquilibrer en accusant une femme5.

Dilemme du Prisonnier

Mais c'est surtout son deuxième argument qui provoque la réflexion : elle affirme que toute la soirée et la plainte qui s'en est suivie n'étaient qu'un piège mis en place par l'homme. En effet, elle-même avait fait exclure de l'Université un ami de l'homme par ce même moyen : elle l'avait accusé d'agression sexuelle. Elle considère donc qu'il n'a fait que venger son ami :

"The lawsuit also alleges the male student made the accusations in retaliation for her accusing one of his friends of sexual assault. That friend was interviewed as part of the investigation into the male student’s accusations, according to the lawsuit.".
The Enquirer

Sur Reason, Robby Soave avance cependant une autre hypothèse : l'homme ne pouvait pas ne pas porter plainte.

Il s'était en effet retrouvé dans exactement la même situation que son ami quelques temps auparavant, c’est-à-dire avec la possibilité qu'elle le fasse exclure. Ce risque n'est pas anodin : un étudiant d'Amherst College avait été exclu pour agression sexuelle parce que l'étudiante avait profité sexuellement de lui pendant qu'il était inconscient, et un premier jugement avait été en sa défaveur pour ne pas traumatiser psychologiquement cette étudiante6.

Sa seule option était donc de profiter du biais juridique qui fait que le premier à se plaindre gagne plus souvent pour contrer cette possibilité de plainte.

Cela signifie que les relations sexuelles s'inscrivent maintenant dans un nouveau Dilemme du Prisonnier7 : chacun peut trahir (porter plainte) ou coopérer (ne pas porter plainte) mais tous deux ont intérêt à trahir.

Liens

Notes


  1. John Doe (homme) et Jane Roe (femme) sont les pseudonymes usuels des affaires anonymes, il ne s'agit donc pas des vrais noms des étudiants. 

  2. Preliminary Injunction. Case: 1:18-cv-00312-TSB cite le Code de Conduite de l'Université :

    "Consent is informed, freely given, mutual, and can be withdrawn at any time. A person cannot give consent if he or she is mentally or physically incapacitated or impaired such that the person cannot understand the fact, nature or extent of the sexual situation; this includes impairment or incapacitation due to age, alcohol or drug consumption, or being asleep or unconscious. Similarly, a person cannot give consent if force, expressed or implied, duress, intimidation, threats or deception are used on the complainant. Silence or the absence of resistance does not necessarily imply consent. Consent to some sexual acts does not imply consent to other acts, nor does prior consent to sexual activities imply ongoing future consent with that person or consent to that same sexual activity with another person. Whether an individual has taken advantage of a position of influence or authority over an alleged victim may be a factor in determining consent."

  3. Preliminary Injunction. Case: 1:18-cv-00312-TSB :

    "On February 26, 2018, Juan Guardia, in his role as Assistant Vice President for Student Affairs and Dean of Students, informed Jane Roe that she was suspended from UC until John Doe graduates or is no longer a student at UC. The letter indicated, “This decision is final and concludes the conduct process.”"

  4. Doe v. Miami Univ., 882 F.3d 579, 596 (6th Cir. 2018). 

  5. The Enquirer :

    UC "was facing pressure to prosecute females accused of sexual assault because it has been named a defendant in multiple lawsuits brought by men who alleged that UC discriminates against men.

  6. Amherst Student Expelled for Sexual Misconduct Can’t Defend Himself—It Would ‘Impose Psychological Trauma’ on Accuser :

    "Remember Amherst College student "John Doe," who was expelled for sexual misconduct, even though he had good reason to believe that his accuser had actually assaulted him? A judge recently blocked Doe's attempt to subpoena his female accuser's text messages on grounds that re-litigating the matter "would impose emotional and psychological trauma" on her."

  7. Voir Lettre Neuromonaco 15: Générer la confiance par la Théorie des Jeux 


Citation de cette page :

Gouillou, Philippe (2018) : "Le Dilemme du Prisonnier sexuel". Evoweb. Dimanche 13 mai 2018. <http://www.evoweb.net/blog2/20180513-idp-viol.htm>
[Le Dilemme du Prisonnier sexuel](http://www.evoweb.net/blog2/20180513-idp-viol.htm). Gouillou, Philippe. _Evoweb_. Dimanche 13 mai 2018