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En direct de la rue arabe

21 Mai 04

En direct de la rue arabe

Permalink 16:04:57, Catégories: Compétition sexuelle, International, Média, Sélection, 1459 mots
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Sélection pour un clone de "Star Académie", ce matin, sur une télévision syrienne. La première candidate est très grosse, et en mini-jupe : c'est assez épouvantable. Visiblement [1] elle chante mal : elle se fait éliminer et part en pleurant. Les suivantes ne réussissent pas mieux : par moments au moins un des trois juges (deux hommes et une femme) est hilare, à d'autres ils sont tous esprofondés*. Les tenues sont diverses : après la mini-jupe, les suivantes sont en jean, et même une porte une longue robe avec une ceinture, un peu type moine. A cette dernière, les juges conseillent le mannequinat, elle n'a pas l'air d'apprécier.

 

Je suis resté scotché pendant au moins un quart d'heure à cette émission : elle m'amusait énormément. Les studios des télévisions du Moyen-Orient sont très années 1970, et dans ce cas il n'y avait même pas de psychédélique, juste plein d'étoiles bleus foncés dessinées sur un mur au bleu encore plus foncé : le lugubre du décor rajoutait au comique de la scène.

Au niveau télévision arabe, ce que je préfère, ce sont bien sûr les feuilletons egyptiens des années 1950-1960 : ils ont le charme des films italiens de la même période, et sont en plus tellement surjoués qu'on peut les suivre sans comprendre la langue. Et puis ils montrent ce qu'était la vie dans le monde arabe avant, à l'époque où chacun pouvait vivre sa vie, où la liberté était garantie : ça ne pouvait bien sûr pas durer.

Je regarde les filles dans les rues de Tunis, les plus jeunes surtout, les lolitas et les adolescentes, c'est-à-dire celles qui feront la mode dans 5 à 10 ans : les tenues ne sont généralement pas très sexy (elles le sont beaucoup moins qu'il y a un an : il y a eu des agressions dans la rue), mais restent très occidentales, des jeans, des T-shirts, des Nike. A les voir, on ne peut imaginer qu'elles voudraient plus d'Islam, plus de contrôle collectiviste, moins de liberté. Ma femme me signale cependant qu'il ne s'agit là que de Tunis : sur une chaîne islamique (Al Jazeera ? elle ne se rappelle pas), quelqu'un avait demandé où il pourrait faire éduquer sa fille selon les principes islamistes. Réponse : "Partout sauf en Tunisie". C'est qu'ici les femmes ont beaucoup de pouvoir [2], et sont réputées trop libres dans le monde arabe. Un célèbre proverbe maghrébin dit : "Les Marocains sont des marchands, les Algériens des guerriers... et les Tunisiens des femmes." Mais la situation est en train de changer.

Je dépose ma femme à un taxi. Hélas, il m'a vu, moi blanc. Dès lors c'est un désastre : il commence à râler, à demander plus d'argent, à se plaindre des difficultés de la vie, il lui faut plus d'argent, etc. etc. Excédée, ma femme lui demande de faire demi-tour et elle revient. D'un certain coté je suis très content : ça lui montre ce qui m'arrive les trois-quart des fois, ça lui permet de comprendre pourquoi j'évite de sortir de mon bureau quand je suis en Tunisie, pourquoi je remonte en Europe si fréquemment. La situation a d'ailleurs empiré ces derniers temps, j'ai maintenant des problèmes à presque chaque sortie : la France qui tombe n'a plus aucune aura positive auprès des Tunisiens, et les succès d'Al Quaëda (Zapatero notamment) leur font penser qu'ils vont gagner, qu'ils vont enfin posséder cette Europe qu'ils ont jalousé pendant tellement de siècles. Et dès lors, qu'est-ce qu'un Européen : un futur dhimmi (protégé) au mieux, un ennemi vaincu de toute façon.

Ils n'ont pas tort : la presse européenne est là pour leur répéter que les Islamistes vont gagner. Hier soir je regardais les journaux en devanture : Le Monde et Le Figaro titraient bien sûr principalement sur l'affaire Outreau, mais si l'on regardait les autres titres de la une, alors on retrouvait exactement la même approche que celle des journaux arabes francophones et anglophones, juste à coté [3]. Et les mosquées sont pleines le vendredi midi, elles débordent, et les hommes à genoux envahissent et bloquent les carrefours.

D'un autre coté, la réussite économique amène une évolution très positive : tout bien considéré la route est moins dangereuse qu'il y a deux ans, les conducteurs cherchent moins à empêcher les autres de passer à tout prix, de plus en plus remercient quand on les laisse passer, les gens sont plus polis, beaucoup moins agressifs. Certes, ces conducteurs polis ne sont toujours pas la majorité, mais c'est quand même mieux qu'avant.

C'est cette double évolution qui n'est jamais évoquée quand les journaux parlent de "la rue arabe" : d'un coté une montée de l'anti-occidentalisme, très marquée, de l'autre une occidentalisation toujours plus avancée. Les caricatures que publient les journaux sont toujours mono-orientées : soit l'article parlera des succès et difficultés économiques, soit il rassemblera tous les Arabes dans un seul groupe, "la rue arabe", qui ne sera qu'anti-occidentale, qu'il faudra calmer par plus de concessions, plus de soumission. Rares sont ceux qui distinguent les deux évolutions, qui cherchent à montrer leurs conflits, leurs oppositions. Mais même cela serait insuffisant pour décrire la réalité.

L'été dernier, dans la famille de ma femme, je retrouve des cousines, des tantes, des amies : plus d'une dizaine de femmes que je vais saluer. Je fais la bise à toutes, sauf à une cousine dans la trentaine qui porte le hijab : elle s'enfuit en courant. Ma femme l'interroge : pourquoi cette année, contrairement à toutes les précédentes, me fuit-elle ? Réponse : "C'est un homme, c'est ton mari, il ne faut pas que j'ai le moindre contact physique avec lui, ce serait une infidélité". Toutes les autres lui tombent dessus : "Parce que tu crois que si tu lui fais la bise tu vas l'avoir dans ton lit ? Tu crois pas que tu fantasmes un peu trop ?" Mais non, elle s'accroche. En fait, elle est la seule à vouloir porter le hijab : même son mari et son fils sont horrifiés, se moquent d'elles, souvent l'engueulent. Qui lui a fait un tel lavage de cerveau ? Elle regarde trop les chaînes satellites me dit-on : un télé-imam est maintenant célèbre en Tunisie, il prône en permanence le Wahabbisme le plus strict. Comme beaucoup de femmes qui ne travaillent pas, elle le regarde à chaque fois, et l'écoute.

Réfléchir en termes de groupes, de collectif, ne mène nulle part, c'est au niveau individuel qu'il faut analyser. Chacun profite de la liberté qui existe encore pour se positionner comme il le souhaite : certains considèrent qu'ils ont besoin d'imposer aux autres un ensemble de règles strictes pour fonder leur positionnement, d'autres n'en ont pas besoin. Et chacun peut changer de positionnement en fonction des circonstances. Que cette liberté s'écroule, que les tensions augmentent, et chacun devra choisir son camp, il y aura cristallisation, chacun devra suivre les règles de son groupe d'appartenance, et c'est alors qu'on pourra véritablement mettre en opposition les deux groupes. Bien sûr,le choix des camps sera marqué par les prédictions de victoire : beaucoup préféreront retourner leur veste et se mettre directement du coté des vainqueurs annoncés, c'est beaucoup plus prudent.

L'enjeu de la rue arabe, c'est le développement, ou non, de cette cristallisation. Certains (les collectivistes) la souhaitent évidemment, d'autres espèrent encore qu'elle ne se produira pas. Alors tout le monde regarde les nouvelles, pour essayer de prédire ce qui va se passer, quel camp il faudra prudemment choisir. Dans ce cadre, la presse européenne et une grande partie de la presse américaine créent elles-mêmes les problèmes qu'elles affirment décrire.


NOTES :

  1. Chants arabes a capella : personnellement je ne supporte pas, et ne remarque même pas les différences (elles me semblent toutes chanter la même plainte). Je me suis donc fait traduire en direct les commentaires des juges, et les tentatives de négociation des candidates.

  2. Enormément de femmes ont des postes de cadre et de direction. Une des raisons est que les femmes ne doivent traditionnellement pas quitter la maison parentale avant d'être mariées : pendant ce temps, elles font des études.

  3. Je n'ai même pas osé demander qu'on me traduise les titres des journaux arabes...

* Etre esprofondé (néologisme monégasque) : être au delà de l'abattement, de l'effondrement, de l'ahurissement devant quelque chose d'épouvantable.

©Philippe Gouillou



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